Éléments de recherche autour d'un projet en cours.


Zip, vêtements usagers en cuir noir, diversement cousus de fils élastiques, pour créer une enveloppe plissée de toutes parts ; à déployer par l’interaction de corps, situés à l’intérieur, et qui peuvent la traverser par ses ouvertures ; dimensions variables, adaptables selon le contexte. © Anaïs Lelièvre 2012-2013



       

       




Par une couture plissée à l’élastique, défaire la structure des vêtements formatés, jusqu’à faire refluer une vitalité organique complexe qui peut évoquer la puissance à la fois destructrice et matricielle du chaos originel. Les vêtements de cuir ainsi remodelés et légèrement animés par la présence de personnes en soubassement, donnent lieu à un autre corps, qui se situe dans une zone trouble entre l’individu et le collectif aux liens fluctuants, l’humain et l’animal voire l’anté-humain, le mort et le vivant, la sculpture inerte et la performance, la dynamique figée des plis et des corps à peine mouvants, étouffés, qui ouvrent néanmoins cette matière à la possibilité de déploiements multiples.

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Jean-Pierre Vernant : « Au tout début, ce qui exista en premier, ce fut Béance ; les grecs disent Chaos. Qu'est-ce que Béance ? C'est un vide, un vide obscur où rien ne peut être distingué. Espace de chute, de vertige et de confusion, sans terme, sans fond. On est happé par Béance comme par l'ouverture d'une gueule immense où tout serait englouti dans une même nuit indistincte. À l'origine donc, il n'y a que Béance, abîme aveugle, nocturne, illimité... »

La première rencontre avec Ink (projet de création 2013 par la Compagnie O) se fit dans la lecture-choc de ce texte, il ouvrait le projet de la pièce. Il marqua l’orientation de cette intervention. Par la plasticité, donner une présence à cette béance matricielle. Un fond insaisissable qui déborde toute forme existante. La création proposée explore l’indéterminé. Par sa matière, à la fois noble et usagée, tas anonyme de déchets vulgaires et traces d’individualités… Par sa nature incertaine, entre sculpture, performance, costume, scénographie, architecture habitée… Par ses mutations incessantes, s’adaptant à des contextes nouveaux et réagissant selon les mouvements des corps, excédant les vues de l’auteur… Par ses évocations contradictoires, croisant l’humain et l’animal, l’animé et l’inanimé, une matière morte et des flux vitalisant, le spectacle d’une fin du monde et la recréation de la naissance, la catastrophe de la Marée noire et le refuge utérin… Elle se situe dans cet état latent d’avant la mise en forme, qui n’est pas son absence, mais sa puissance, une ouverture à une multiplicité de formes, à la fois en conflit et confondues. Sa première manifestation prend l’aspect d’une boule : œuf, cellule ou graine, points en devenir. La béance est ici un fond immense, un trou noir immémorial, la ressource d’une force créatrice. Et cette ouverture touche à un niveau trans-individuel, intermédiaire entre la bulle isolée et l’unité du corps social. Entre les vêtements abimés comme autant de secondes peaux énigmatiques, le travail de couture crée des liens, à la fois lâches et solides, pérennes et mouvants, pliables et dépliables. Ils sont exacerbés voire réactivés dans les mouvements des fils impulsés par ceux des corps, présents ensembles, dans l’indistinction de cette matière noire. Car cette sculpture se présente sous une forme ouverte et toujours malléable, indissociable d’une mise en scène du corps. Les performeurs sont invités à toucher sa texture poreuse, à entrer dans ses plis, à s’y mouvoir pour lui donner chair, à engager des interactions collectives : ces expériences, fondées sur une part d’improvisation, la métamorphosent dans de multiples directions, et tendent vers une chorégraphie toujours liée à l’imprévisible. L’œuvre est conçue de manière à ce que les possibilités d’actions soient infinies ; elle sera nourrie des découvertes et inventions des acteurs qui en deviennent les co-créateurs. En cela, cette sculpture est plus largement un élément scénographique, dont le statut évoluera au fil de la pièce, allant du décor au personnage, d’une étendue couvrant le sol à une peau incarnée.