A N A Ï S   L E L I È V R E         OE U V R E S     B I O G R A P H I E     C O N T A C T
 
 
 



Anaïs Lelièvre développe une production tant organique que contextuelle, nouant l’interne et l’externe, l’insistance d’un centre et l’adaptation à une diversité de sites et de formes. Les médiums s'y entrechoquent, se repoussent et se mélangent, donnant lieu à des manifestations hybrides et transitoires : installations de photographies numériques de sa peau ou de sa langue étendues à l’échelle du paysage ; langage saturé jusqu’à l’informe dans l’écriture, le dessin, la vidéo, la sculpture, l’installation ; sculptures-performances métamorphiques de vêtements cousus à l’élastique qui s’animent d’une vie indéfinie ; dessins griffonnés, gorgés de mots raturés, entre notes de recherches et déploiement immersif sur très grand format ; sculptures de tissus peints et plissés, telles des excroissances naturelles reluisant d’un vernis clinquant ; céramiques dont la matière devient graphique, jouant d'une affinité trouble avec ses dessins...
 
En se déplaçant d’une forme à une autre, sa création interroge une dynamique de polymorphie qui s’enracine dans la question de l’origine du vivant et de la multiplicité qu’elle porte en puissance. Un même fil esthétique transite des lignes vibratiles aux plis sculptés et performés qui prolifèrent à l’échelle de contextes variés. Le primat est donné à la matière, incarnée et indistincte, dont la force de croissance impulse ses métamorphoses internes autant que ses relations au monde. Anaïs Lelièvre intervient ainsi dans des cadres spécifiques qui l'amènent à concevoir des œuvres qui se redéfinissent dans leur adaptation à divers sites. Ce processus de démultiplication et d’expansion évoque celui d’amas cellulaires qui puisent dans une même source pour impulser leur différenciation, ou celui de planctons (du grec planktos « errant, instable ») tentaculaires, flottant en dérive et nourrissant d’autres organismes. Par une relation élastique aux volumes et performances qui débordent et se répandent, le dessin contracte, concentre, resserre un centre. Il cherche dans un griffonnage ou raturage acharné à cerner l’incernable d’une matière qui l’agite et le fait s’exorbiter.

Cette matière profuse et incertaine est à la fois chaos et matrice, plissée et en déploiement, trou noir et émergence hallucinatoire : elle est lave et crachat, pustule et habitat, cellule et constellation, pollution et embryon, dedans et dehors, sans être l’un ou l’autre. Opérant souvent par déstructuration (fusion, brouillage, ébullition, plissement, froissage, rature, gribouillis, recouvrement…), son processus cherche à donner forme à l'indéterminé, à ce qui existe avant toute mise en forme, telle une puissance germinante non encore structurée. Dans leurs relations à l'insaisissable, ses productions s'éprouvent comme des tentatives acharnées, creusant et butant contre l'infigurable, prenant autant l’image d'une couche épidermique que d'une explosion de chair, d'une limite qui enserre et retient que d'une dynamique qui la déborde. C'est aussi pourquoi sa pratique rebondit d'un état (forme, médium, espace) à un autre jusqu'à engendrer des configurations hybrides ou entre-deux, partant de l'exploration des possibles vers leur dépassement, comme un ressort dialectique entre un cadre structuré et une déstructuration qui tend à l'excéder.


DESSIN/TEXTE/CERAMIQUE
Avec la pointe métallique du rotring, mon geste est celui de taper, qui finit en glissant dans l’après-coup de l’impact ; aussi de gratter. La feuille de papier est surface, ce qui est sur, avec quelque chose dessous, qui n’est plus le mur. Percussion : ça cherche quelque chose dessous, ça vise, mais ça bute en surface, le dessin est sans cesse ce dessein qui rate. En cela il semble gravure mais n’en est pas. C’est dans ce rapport, qui se décale du dessous au dessus, de la profondeur à la surface, du tout près au très loin, que ça vibre et que ça vit. Cherchant à cerner autrement ce qui s’y joue, des mots griffonnés et raturés, recouverts ou recouvrant, se débordent et se distordent, ouvrant à une lecture non linéaire, ponctuée et rebondissante de ses manques. Et cette tentative de perforation et d’énonciation qui devient lignes, tracés sismiques, est ce qui fait que le dessin persiste actif, réactivant sans cesse, dans l’espace du regard, son processus d’émergence.

Entre dessin, performance, sculpture et installation, un même fond impulse et relie chaque pièce comme des îles (ces îles désertes qui, dans les mots de Deleuze, surgissent, se séparent, disparaissent et reviennent), chaque médium se cherchant transversalement dans l’autre où il n’est pas. Aussi, les dessins tendent-ils vers une dimension sculpturale, et les céramiques se strient-elles d’un geste rythmique que Leroi-Gourhan excavait à l’origine du graphisme (Le Geste et la parole). Percussion, incise, grattage sans charge d’encre, mais chargés d’ombres versatiles, font saillir en lumière des présences indéfinies, entre pierres de lave spongieuses, volcans déracinés, mollusques craquelés, coraux entre roc et fluide. Cette matérialité métamorphique, limaçante et rocailleuse, pointue parce que creusée, vient encore dire quelque chose de la densité poreuse et épaisse du langage tel un « trou […] sur le bout de la langue » (Liliane Giraudon, L’amour est plus froid que le lac).



Moving from one form to another, her creations question a dynamic of polymorphism, connected with the origin of the living. The same aesthetic transits from vibrating lines to sculpted or performed folds, which extend in diversified contexts. The focus is on the material, incarnated and indistinct, whose growth power impulses its internal metamorphoses as well as its relation to the world. Anaïs Lelièvre intervenes in specific spaces which lead her to create a dialogue with the site and to conceive works which redefine themselves through their adaptations in different contexts. In this process of expansion and multiplication, the status of works evokes that of cell clusters which draw from the same source to impulse their differentiation, or that of planktons (from Greek planktos “wandering, unstable”) floating adrift and nourishing other organisms in development.

Her first periods explored paint mixed with textile and food materials like epidermal emergences, and then auto-mise-en-scene photography deflecting the use of corporal artifices to a materialist dimension, presented in series in labyrinthine environments. Continuing this evolution from the figured body to the real context, Anaïs Lelièvre extended, in situ in public space, prints of digital pictures of her skin or her tongue in close-up, becoming indeterminate elements of the landscape. These installations based her PhD thesis, The art of living in the digital creation: the fragmented space in the act of installation (2008-2012). While she was structuring the writing, she proceeded in parallel at the National schools of fine arts to destructure the words until the shapeless of porridge or sputum. Questioning the language both verbally and plastically, she affirmed a polymorphic work, where drawing, writing, photography, video, sculpture, installation and performance collided, exceeded and mixed themselves. Since 2012, she develops sculptures-performances, ZIP then CLOC, multi-shapes, multi-contexts, made with clothes sewed with elastic and embodied by performers in interaction with a multiplicity of sites and audiences. More recently, Anaïs Lelièvre creates sculptures with fabrics or clothes covered by paint, the folds of which open multiple evocations according to the places involved. In parallel, series of small or very large drawings, scrawled in black ink, accompany the productions of these last years, oscillating between research areas and autonomous presence.

Anaïs Lelièvre implements the expansion of a profuse and uncertain material, both chaotic and matrix. This unspeakable magma, which we can’t identify or define, generates multiple and contradictory evocations: it is lava and sputum, cell mass and constellation, pollution and embryo, internal and external, not exactly one or the other. Often operating by destructuring (melting, scrambling, folding, creasing, crossing out, scribble, covering...), the process attemps to shape the unknown, what exists before any formatting, such as an original power of life (which would not be structured yet as plant, animal or human). The works are thus animated by a dynamic both folded and deployed, stretched between nothingness and existence, constantly evolving. In their relations with the elusive, her productions are experienced as incarnate attempts, digging and abutting against the unfigurable, taking as much the aspect of an epidermal layer as of an explosion of flesh, of a limit which encloses and retains as well as a dynamic that exceeds it. This is also why her work bounces from one state (form, medium, space) to another one until creating hybrid or in-between configurations, starting from exploring the possibilities to their overpassing, like a dialectic spring between a structured frame/context and a destructuration which tends to exceed.








© Anaïs Lelièvre