© photo Yacine Naciri 2010


Anaïs Lelièvre, Flottement cellulaire, 2010.

Installation in situ de plus de 1300 images numériques (créées à partir de photographies de ma langue en très gros plan), imprimées sur bâche (de quelques centimètres pour les plus petites à 2 mètres de diamètre pour la plus grande), contrecollées sur liège brun, flottant sur l’eau, ancrées par des poids en béton (moulés dans des pots de semis) attachés par des ficelles.  © Anaïs Lelièvre 2010

Une multitude d’images flotte sur la ville. Bien qu’issues de mon corps, elles font échos à l’accumulation des pierres visibles à travers l’eau, aux feuillages complexes qui se reflètent à sa surface, à l’animation des oiseaux qui s’y baignent. Plus loin encore, elles évoquent la “soupe primitive” d’où la première cellule serait née avant de se déployer en une multiplicité d’êtres vivants. Par ces résonnances, la nature de ce corps devient incertaine, “flottante”, entre fluide et solide, végétal, animal et minéral. Il redevient cette cellule qui contenait virtuellement en elle tout l’univers vivant. Comme ce chaos à l’origine du monde, qui selon Ovide, confondait terre et mer, et d’où serait né le premier homme. Et, remplissant l’intervalle qui sépare ces corps, l’eau fluctuante est comme un liant, qui matérialise leur lien, qui éloigne ou rapproche selon le courant, rendant visible une dynamique relationnelle. Celle du réseau humain, qui forme le corps urbain, rappelé ici à des fonds originels. Et, ce, par les nouvelles technologies, dont les pixels et les réseaux virtuels sont détournés ou retournés vers une dimension charnelle et humaine. Interrogation sur l’être-monde et l’être-ensemble au sein de la ville actuelle, envahies par les nouveaux médias, en apparence loin de ses racines naturelles. Par l’acte d’installation, je les retrouve, et j’y habite enfin, au sens de s’y “sentir chez soi”, de s’y étendre et d’y recréer son “nid“.


Cette installation a été mise en situation dans plusieurs lieux, chaque fois adaptée à leurs particularités, pour créer des résonnances renouvelées :
- sur le Loir, en cohabitation avec des nénuphars, à Douy (Beauce), du 19 juin au 31 juillet 2010, dans le cadre du festival FACE II ;
- sur le Lac des Buttes Chaumont, surnommé le « Poumon vert » de Paris, du 4 au 15 septembre 2010, dans le cadre d'une exposition personnelle (avec le soutien des éditions Terminus et l'autorisation de la Mairie de Paris) ;
- sur la Fontaine des Chartreux, source originelle de la ville de Cahors, du 2 au 30 octobre 2010, dans le cadre des 4e Rencontres d’art contemporain de Cahors ;
- sur la Moselle, près d'une rive de l'île du Saulcy à Metz, éclairé dans la nuit du 1er au 2 octobre 2010, sur le parcours "Marée Blanche", dans le cadre de la Nuit Blanche de Metz.

- En 2014, pour la manifestation Horizons Arts Nature en Sancy, une version dérivée, intitulée Éruption, a été créée pour s'adapter à un autre lieu (un étang près du lac du Montcineyre, entre Besse et Compains) : une nouvelle image de langue, d'un effet plus explosif en résonnance avec le caractère volcanique du massif du Sancy ; des variations de couleur d'une image à l'autre, plus ou moins contrastées, claires ou foncées, et aux nuances plus orangées ou rosées ; des dimensions conçues en relation avec le site.

- En 2015, l'installation a été miniaturisée dans deux Fontaines à Wattwiller, pour la manifestation FEW.




LIENS VERS LES INSTALLATIONS

Douy... Buttes Chaumont... Cahors... Nuit Blanche de Metz... Horizons en Sancy...

© photo Ludovic Combe 2014



TEXTE DE CLAUDINE ROMÉO

Anaïs,
  
Je suis en haut du Belvédère. Dispositif que l'artiste - qui est toujours également architecte - aurait pu lui-même élaborer. A l'intérieur de la vue s'étale "une transe calme", une zone de turbulence sereine, un état physique de prière.
  
Bouleversée et traversée :
  
La sensation première, pour moi qui regarde : quand ça traverse, les images se resserrent, quand ça bouleverse, c'est l'expansion.
  
Cette coïncidence de motions (d'émotions) s'instaure dès que l'artiste pré-voit l'œuvre.
   
Alors, le travail perpétré de l'artiste, une fois instauré comme œuvre, est continué une fois le travail matériellement accompli.
  
Ce mouvement très particulier est rythme à deux temps, comme on disait, c'est la palpitation sacrée qu’Aristote appelle l’Ame du monde.
  
Tu contribues à créer/recréer cette fonction éternelle et fixe, concentrée intensivement et expansivement.
  
La surprise, le cadeau, est que cet état de calme olympien, c'est le cas de le dire, est communiqué au sujet regardeur, avant même qu'il ait saisi de quoi il s'agit !
  
Il est pris dedans "sans concept" comme dit Kant, toute réflexion est rendue possible ensuite, par la pression qu'exerce l'impression.
  
Il y a l'éclat même des images nacrées de ta langue. Elles se démultiplient entre immenses et minuscules. Et cette voie lactée rose issue et parlée de ta bouche est une voix rose dans un souffle de bulles.
  
L'œuvre ne rayonne que par la qualité directe, explicite, de la matière rose nacrée sur fond de voile d'eau verte : la présence au monde pensée, de l'artiste, est immédiatement incarnée avec et dans le tissu même des choses, et dans une intimité violente et tendre avec lui : au même titre que les petites filles qui viennent avec leurs bulles et que l'oiseau se sent chez lui, solidement sur les images rouges, et que le canard ou la tortue se frayent une voie d'eau entre ces obstacles envahissants et protecteurs....
Aucune vision conceptuelle sèche : la pensée est immédiatement couleur moirée de la peau, épaisseur flottée de l'image, bord précis qui fait un rond dans l'eau, jeu de l'eau entre-deux avec le reflet du ciel, et la silhouette des arbres bordant ce reflet. Solidité impressionnante des continents rouges moirés, qui pourtant flottent - autre espèce de nénuphars, croient les gens qui passent.
  
Quand on est près du lac, on est à peine au-dessus, on voit les formes, un peu épaisses, et comme parallèles dans un étagement, on les voit comme de profil. Et c'est dans cette posture que des images de nébuleuses, et de corps interstellaires, sont aperçues quand on arrive d'ailleurs. Avec, au fil de cette mer verte, ou de ce ciel d'orage tranquille, parfois gris/bleu/vert, un mouvement parallèle immobile.
  
On arrive d'ailleurs, de la vie ordinaire, qui parait moins réelle que ces planètes roses qui existent et insistent. C'est pour cela que cette vision comme dans "On a marché sur la lune" s'impose, et ramène des foules d'images lovées dans la mémoire - ou dans la matière même du cerveau.
  
L'artiste trouve moins "beau" le spectacle. Certes. En première vision, avant d'avoir eu l'audace et l'héroïsme (je parle de mon cas personnel !!)  d'aller jusqu'en haut du Belvédère, en arrivant en bas, je quitte la "vie", pour trouver une réalité vivante, bien plus réelle.
  
Elle n'a rien d'élitiste ou de froid : l'éclatante joie - de vivre - incarnée, est reçue, je pense, immédiatement.
  
"Incarnée", le seul mot exact, il s'agit bien de peau et de chair. Chair et Ame du monde, où est la différence ?
 
Je saisis aussi du vrai philosophique, puisque s'entend, avec incarnation, matérialisme, de celui qui, bien sûr, ne saurait être que dialectique... mais je ne veux pas faire trop plaisir à certains (moi-même !) en avançant sur ce terrain : qui pourtant me fait penser. Me fait comprendre ce que serait une vraie culture populaire, culture comme on dit cultiver son jardin : ce qui fait comprendre que le rêve (d'avenir) ne peut et ne doit être que du réel, de la réalité, de la réalisation. Si je peux, grâce à toi, Anaïs, réhabiliter cette parole.
  
Donc, déjà vue du bord du lac, l'œuvre est immédiatement perceptible par les plus humbles, je pense, enfants ou adultes dits "incultes" : dont le sens de la vie n'est pas encore émoussé.
 
Car, ne pas perdre ce sens, l'avoir entretenu en maintenant - sans doute par d'autres pratiques que l'art, par d'autres intimités avec le réel - ce sens ou ce goût de la vie, que des gens n'ont pas "perdu", c'est ce que tu appelles précisément le Flottement cellulaire.
Flottement cellulaire : une vision de notre corps, et issue de lui, dans sa présence poreuse au monde, il n'y a pas d'étanchéité entre les images roses et ce qui les entoure justement parce que le contour et la limite en est très précise, et non pas "malgré". Cette limite, ou même délimitation dessinée des mille et un - encore plus ! - contours, tant de fois répétée, donne cette image de nébuleuse, où c'est l'ensemble, la galaxie, qui est flottante.
  
Le grand corps du Monde impressionne par sa palpitation immense et minuscule - détaillée dans les détails des plus petites images. Comme des perles ou des bulles au fin contour précis, comme un découpage, dont l'ensemble regardé à une certaine distance et de haut, du belvédère, est vibration - je cherchais le mot - de tant de précises/précieuses pépites.
  
Flottement, au sens où tu l'entend, qui serait plutôt donc une palpitation. De même que pour les gens dits "incultes", il y a, au moins, quand ils ne l'ont pas perdue, la palpitation du monde sentie au même titre - ou en même temps - que la palpitation du cœur et des cellules. Car bien sûr, on l'a vu, les images - ou les cellules, ne flottent pas sur l'eau, mais - symboliquement et matériellement - sur des zones de pur éther, de firmament, l'air raréfié de transparence nacrée, ou la vase où tu t'enfonces, t'enracines dans la vase, avec les bottes de pêcheur, dans l'eau verte.
  
P.S. Les psychanalystes parlent d'une attention flottante, ou d'une écoute flottante. Ils se laissent (cf. Winnicott, Anzieu, Freud lui-même etc.) bercer par la parole du patient pendant la séance. Et quand quelque chose, du son, ou de la "musique", dépasse - changement de rythme, de hauteur de ton, etc. - alors, l'attention précise revient, et ce qui "dépasse" est automatiquement signifiant.
Je devrai faire ici une comparaison très précise avec la physique corpusculaire d'Epicure.
   
En ce sens, on considérerait en même temps la parole de l'analysant : chapelet ou collier de "cellules", de "bulles" - comme dans la B.D. Et l'arrêt-sur-image ou l'arrêt-sur-son, interviendrait quand, dans les images sur l'eau, l'oiseau, la tortue, ou les petites filles arrivent (débarquent) et font des bulles : ce qui intervient du dehors, mais comme pré-pensé par l'artiste. On n'est plus seulement dans le regard, de l'artiste et de son spectateur, mais dans le faire. Et on peut concevoir, alors, cet unisson entre toi, Anaïs, et le monde, comme Acte (encore Aristote !) commun.
  
Donc, oui, l'artiste se met, quand il est "en travail" (comme on dit salle de travail, où on accouche), dans un flottement, il est à lui-même dans ces moments-là, le contenant et le contenu de son propre flottement cellulaire.
  
Si on veut donc mettre côte à côte l'artiste et le psychanalyste c'est par un rapport (une homologie ou structure commune) très précis qu'ils entretiennent l'un et l'autre avec leur propre corps et leur propre entour... et pour le psychanalyste, ce serait plutôt le "corps constitué" patient/psychanalyste, ou analysant/psychanalyste, qu'il faudrait considérer. L'artiste, serait alors, si on veut le mettre en couple, en face de celui de la séance d'analyse, monde/artiste.
 
Mais, pour être précis, à tel moment donné, et pas tout le temps, sinon le rapport de flottement cellulaire, en commun entre l'artiste et le psychanalyste, cette "comparaison", perd de sa rigueur, et devient un peu molle ou approximative.
 
Je reprendrai plus tard la "comparaison" avec la Physique d'Epicure, parce que ça s'impose à moi, ça n'est pas du superflu. Car je fais un parallèle, sinon une comparaison, entre la situation (ou séance) d'analyse, et la situation des corpuscules et de leur chute parallèle, dans sa description de l'espace, quand se fait un accrochage entre eux - au sens d’accident, ça peut être, par exemple, la naissance d'une planète.
  
Ce point délimité, est désigné comme échantillon du monde, des eaux et du ciel, du plat et de l'escarpé, de la verticale et de l'horizontale : entre belvédère et pelouse, familiarité avec l'air et amitié charnelle avec la terre.
  
Ces dimensions ou territoires, décrivent toutes les compétences de l’espace, force d'attraction subie par les plaques de liège sous chaque image, rapport au centre de la terre et transparence au sein de l'eau, navigation d'horizons entre le ciel - reflété - et l'eau.
Que serait cet éparpillement d'images de langues, cette précipitation de papilles, s'il n'y avait, en dessous, et au dessus, des forces pour les faire affleurer, pour qu'elles se tiennent et qu'elles se posent ?
 
L'artiste ne se prévaut pas de la quantité de travail et de présence. Mais sa ténacité se voit.
   
De la quantité et qualité de temps; dans cette qualité et quantité d'espace, qu'elle a mis en tension. L'artiste ne fonctionne ni au mérite ni au sacrifice.
   
 Mais on te voit embrasser les points cardinaux, à la croisée desquels tu t'es fait violence. Mise en tension, en danger, en travail de produire la vision lumineuse. L'échancrure de clarté (dans l'obscurité - symbolique - de l'univers).
   
La générosité, c'est : "générer". Cela passe par le moulage des poids de béton pour chaque image, le piétinement dans la vase, l'eau jusqu'à mi-corps, et pendant des heures d'épuisement.
   
Fixer plus de mille fois l'image à son fil à plomb, assurant la solidité et l'équilibre. Le belvédère comme bout de sein sucé par la voûte céleste ainsi animée, et les papilles de la langue goûtant goulûment l'atmosphère ainsi maternelle.
   
D'où, encore cette intimité filiale familiale, érotique, entre toi et la Physis.




EVOCATIONS 
(d’après quelques réactions de spectateurs) 
 
Prises de vue microscopiques embellies par des scientifiques (ajout de couleurs, organisation des cellules pour former des figures…), globules rouges, spermatozoïdes, molécules, ADN, bactéries, poussière, grains de sel lancés, pollution, signalisation d’une zone polluée, nappes de pétrole, produit liquide versé, éclaboussures de cire qui ne se mélangent pas, photophores, nucléations comme sur une céramique, boutons de matériel de DJ, petites boules rouges, gouttes de sang, prolifération humaine, vie organique des plantes, vraies plantes, fausses plantes, champignons, champignons dans Mario Bross, fleurs, nénuphars, Les Nymphéas de Monet, Surrounded Island de Christo et Jeanne-Claude, fleurs de lotus, vitoria régia (plante brésilienne), pastèques tranchées, fraises, fraises Tagada, barbe-à-papa, hamburger, sushi, poissons rouges, têtards, tortues, méduses, méduses du futur, endroits pour que les oiseaux se reposent, nuage rose, nébuleuse, constellation, étoiles, corps célestes, système planétaire, chaos, cosmos, hasard ordonné, notes de musique...
 
Pastilles flottantes dégustant le paysage vert.
 
Nous sommes nés de la bouche du cosmos et notre sang a le gout des étoiles.
 
Nénuphars organiques (humanité (?)) surnageant au-dessus des matières en décomposition... cellules dispersées mais se préparant (ou pas ?) à une nouvelle organisation... corps vivant s'éparpillant au gré des courants… ressemblant à la prolifération humaine.
 
Je m'interroge sur les installations aux objets roses ? rat des villes rat des champs ? capotes jetables sur la tamise ? ou ovnis flottants ? Le mystère règne et j'aime ça. Je ne me prends pas au sérieux. Couleur Rose. pilote(idée) biodégradable. paysage : "composte-compose". autre version de rats des villes et rats des champs.






© photo Yacine Naciri 2010

© photo Yacine Naciri 2010

© photo http://sculpture46.over-blog.com 2010
















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