« Les hommes ont pris dans les forêts la première idée de l’architecture. » (François-René de Chateaubriand)
« Avec la multitude de ses excroissances, les tours et les tourelles, les arcs-boutants, les gables, les pinacles, elle est, de l’extérieur, pareille à la forêt. A l’intérieur, on y retrouve les fières voûtes d’une allée d’arbres gigantesques. Sa nature est végétale, mais c’est aussi une végétation de cristaux, une floraison de polyèdres qui se répètent à l’infini, toujours plus grands, toujours plus hauts et qui s’émiettent, taillés toujours d’une même façon. » (Jurgis Baltrusaitis, à propos des analyses de l’architecture gothique par Friedrich Schlegel) 

Ce projet Pinnaculum s’enracine dans l’histoire complexe de l’architecture du couvent puis du Musée des Augustins, avec ses multiples mutations (changement de fonction, transformations du bâti par démolitions, rénovations, restauration…). L’aspect stable et imposant du bâtiment s’appréhende dès lors dans sa dimension temporelle et transitoire, qui interroge aussi sur son devenir, ouvrant l’imaginaire à d’autres évolutions possibles.
Evoquant ses pinacles (pointes les plus hautes d’une architecture gothique), des volumes enfoncés dans la terre, semblent pousser du jardin d’inspiration médiévale, parmi les végétaux en germination. Tel un bâti souterrain, émergeant partiellement en surface, ils suggèrent une suite encore enfouie et invitent ainsi à une sorte d’archéologie inversée : projection d’un futur impossible, et basculement incertain entre percée du bâti et fouille imaginaire. En écho avec les cyprès du jardin qui tendent à s’élever aussi haut que les pinacles, ces sculptures sont constituées d’un dessin d’un entrelacs de racines coupées de « faux cyprès » (Cyprès de Lawson). Les tracés vibrants en dématérialisent l’image telle un disegno intérieur, dessein mental, autant qu’ils en transcrivent les flux qui animent des processus de croissances ou de métamorphoses, tant végétales qu’architecturales.
En ramenant les pinacles de leur hauteur céleste au sol de terre, le projet ravive aussi leur terreau originel : l’analogie entre le style gothique et les forêts a animé les plumes littéraires de Goethe, Chateaubriand notamment, et révèle l’architecture comme une cristallisation de forces de la nature. Aussi, plus largement, dit-on planter des graines et planter des fondations, planter sa tente, s’implanter sur un territoire… Entre la dynamique du processus de bâtir et les principes biologiques de germination et de croissance, des coïncidences se ramifient, de formes, de langage, d’histoire et d’imaginaire collectif. La ligne se manifeste là comme la restitution sensible d’un lien entre passé et devenir. Et son inscription (du latin in- « dans » et scribere « écrire ») dans ce lieu croise ces deux significations : l’acte graphique d’écrire, de dessiner, de transcrire, de tracer et de garder trace ; et l’acte existentiel consistant à se projeter dans un espace pour s’y installer et y habiter.
Cette installation nomade et réagençable rend aussi le dessin à sa dimension processuelle. En 2019, elle vient se réimplanter dans le cloître de la Cathédrale Saint-Etienne de Cahors pour l'événement rappelant sa naissance il y a 900 ans tandis qu'une partie du bâtiment est actuellement en travaux. Le jardin donne autant sur les dentelles de pierres du gothique flamboyant tel un dessin creusé en relief, que sur des parties Renaissance qui ont remplacé le cloître roman démoli, et sur la trame graphique des échafaudages et filets venant se substituer à la vue des murs de pierre. Les modules, disséminés telles des graines dans le jardin foisonnant de Toulouse, sont cette année rassemblés sur les parterres rigoureusement dessinés du cloître de Cahors pour former des architectures plurielles, composites ; à l'image de ce qui a lieu à l'échelle globale du projet, entre ces espaces distants reliés par des modules déplacés dans le temps, et qui se rejoue autrement dans le parcours CHANTIERS articulant plusieurs expositions en des lieux différents. Cette installation nomade, qui s'enracine, se déracine, ré-enracine, active une approche dynamique, plutôt que statique, de l'architecture et invite par retour à creuser l'écart avec la référence végétale : les racines figurées sont ici coupées, extraites de terre, pour entrer dans le champ du visible, devenant dès lors construction, projection architecturée.

 

 

 

 

Patron de pinacle, pour l'installation Pinnaculum, 2018.
Impression numérique à partir du dessin Racines de faux cyprès coupées, dimension variable.
© Anaïs Lelièvre

 

 

 

 

 

Dessin-source : Racines de faux cyprès coupées, 2018.
Dessin, encre sur papier,
21 x 29,7 cm.
© Anaïs Lelièvre