Entre dessin, performance, sculpture et installation, un même fond impulse et relie chaque pièce comme des îles (ces îles désertes qui, dans les mots de Deleuze, surgissent, se séparent, disparaissent et reviennent), chaque médium se cherchant transversalement dans l’autre où il n’est pas. Aussi, les dessins tendent-ils vers une dimension sculpturale, et les céramiques se strient-elles d’un geste rythmique que Leroi-Gourhan excavait à l’origine du graphisme (Le Geste et la parole). Percussion, incise, grattage sans charge d’encre, mais chargés d’ombres versatiles, font saillir en lumière des présences indéfinies, entre pierres de lave spongieuses, volcans déracinés, mollusques craquelés, coraux entre roc et fluide. Cette matérialité métamorphique, limaçante et rocailleuse, pointue parce que creusée, vient encore dire quelque chose de la densité poreuse et épaisse du langage tel un « trou […] sur le bout de la langue » (Liliane Giraudon).

De la porcelaine blanche, diluée dans l’eau, est appliquée au pinceau calligraphique sur de la porcelaine noire rapidement modelée. Lentement, cette couche est grattée avec une pointe métallique, dans un geste similaire à celui du dessin au rotring. A mesure que l’inscription s’étend trait par trait, référence aux écritures des tablettes d'argile, la matière noire souple réagit, regimbe, se fracture, s'ouvre, s'écroule, retenue, saisie, insaisissable, et altère en surface le graphisme répétitif qui tente encore de la contenir et de la transcrire.
 

 



Alphabet culinaire, 2017.
Série, céramique (porcelaine noire et blanche), dimensions variées (#1 : 6 x 11 x 9 cm / #2 : 4,5 x 12 x 8 cm / #3 : 7,5 x 14,5 x 11 cm / # 4 : 9 x 17,5 x 17 cm).
Après un voyage en Chine.
© Anaïs Lelièvre